Prendre cinq médicaments ou plus chaque jour n’est pas rare. Pour les personnes âgées, ou celles qui vivent avec plusieurs maladies chroniques, c’est même la norme. Mais ce n’est pas sans risque. Chaque médicament ajouté augmente la probabilité d’effets secondaires, de réactions dangereuses, ou de traitements inutiles qui ne font que compliquer la vie. La polypharmacie n’est pas en soi un problème - c’est quand les médicaments ne sont plus justifiés, ou qu’ils entrent en conflit, qu’elle devient un danger.
Qu’est-ce que la polypharmacie vraiment ?
La polypharmacie, c’est la prise simultanée de cinq médicaments ou plus. Ce chiffre n’est pas choisi au hasard. À partir de cinq, les risques d’interactions médicamenteuses augmentent de manière significative. Ce n’est pas une question de nombre absolu, mais de pertinence. Certains patients prennent huit médicaments - et chaque comprimé a un but clair, est bien suivi, et améliore leur qualité de vie. C’est de la polypharmacie appropriée. D’autres prennent cinq médicaments, mais deux sont inutiles, un provoque des étourdissements, et un autre est prescrit pour traiter les effets d’un autre médicament. Là, on parle de polypharmacie inappropriée.
Les causes sont souvent systémiques. Un médecin prescrit un traitement pour l’hypertension. Un autre, pour le diabète. Un troisième, pour les douleurs articulaires. Ensuite, le patient commence à prendre des compléments alimentaires, des anti-inflammatoires en vente libre, ou des somnifères achetés sans ordonnance. Rien de tout cela n’est toujours partagé avec le médecin traitant. Résultat ? Un cocktail imprévisible, avec des effets qui s’additionnent, se neutralisent, ou se transforment en dangers.
Les risques invisibles : quand un médicament crée un autre problème
Un des pièges les plus courants, c’est la cascade de prescription. Un patient prend un diurétique pour l’hypertension. Il se met à avoir des crampes musculaires. Le médecin, sans revoir l’ensemble du traitement, lui prescrit un complément en potassium. Puis, le potassium irrite son estomac - alors on lui donne un inhibiteur de la pompe à protons (IPP) pour protéger son estomac. Ce dernier augmente le risque de fracture osseuse et d’infections intestinales. Et le cycle continue.
Les médicaments ne sont pas neutres. Certains affaiblissent les reins, d’autres perturbent l’équilibre électrolytique, d’autres encore augmentent le risque de chutes chez les personnes âgées. Le critère de Beers, utilisé dans les milieux médicaux, liste les médicaments à éviter chez les seniors en raison de leurs effets secondaires dangereux. Par exemple, les benzodiazépines (comme le lorazépam) sont fortement déconseillées pour le sommeil chez les personnes de plus de 65 ans : elles augmentent le risque de chutes de 30 à 50 %.
Et ce n’est pas seulement les médicaments sur ordonnance. Les suppléments comme l’huile de poisson, le ginseng, ou la mélatonine peuvent interagir avec les anticoagulants, les antidépresseurs, ou les traitements contre l’hypertension. Beaucoup de patients pensent que « naturel » signifie « sans risque ». Ce n’est pas vrai.
La déprescription : arrêter pour mieux vivre
Le vrai changement, ce n’est pas d’ajouter des médicaments - c’est d’en arrêter certains. La déprescription, c’est le processus méthodique d’arrêter un médicament quand les risques dépassent les bénéfices. Ce n’est pas une simple suppression. Certains médicaments, comme les bêtabloquants, les antidépresseurs, ou les corticoïdes, ne peuvent pas être arrêtés brutalement. Une réduction progressive est indispensable pour éviter des effets de rebond : accélération du rythme cardiaque, crises d’anxiété, ou montée brutale de la pression artérielle.
Les études montrent que lorsqu’un médecin et un patient discutent ensemble de la pertinence de chaque médicament, 30 à 40 % des traitements peuvent être arrêtés sans conséquence négative. Et souvent, la qualité de vie s’améliore : moins de fatigue, moins de vertiges, moins de nausées. Le but n’est pas de réduire le nombre de comprimés pour le chiffre - c’est de garder seulement ce qui compte vraiment pour la personne.
Une règle simple : demandez-vous - « Ce médicament me fait-il vraiment mieux vivre ? » Si la réponse est « je ne sais pas » ou « je ne sens pas de différence », il faut en parler avec son médecin.
Comment organiser son traitement pour éviter les erreurs
La clé, c’est la clarté. Trop de patients portent une pochette pleine de boîtes, sans savoir pourquoi ils les prennent, à quelle heure, ou avec quoi. Voici ce qui fonctionne :
- Créez une liste complète de tous vos médicaments : nom, dose, fréquence, raison de la prescription, et nom du médecin qui l’a prescrit. Incluez les vitamines, les plantes, les anti-inflammatoires en vente libre. Mettez cette liste à jour à chaque consultation.
- Utilisez une seule pharmacie. Cela permet au pharmacien de voir l’ensemble de vos traitements et de détecter les interactions. Un pharmacien peut vous alerter bien avant qu’un médecin ne le fasse.
- Lie chaque médicament à un geste quotidien : prenez vos comprimés après vous être brossé les dents, ou avec votre petit-déjeuner. Cela rend l’adhésion plus naturelle.
- Apportez toujours vos médicaments à vos rendez-vous. Ne dites pas « je prends X » - montrez-le. Beaucoup de patients oublient des suppléments ou des traitements temporaires.
Un patient de 72 ans, avec une insuffisance cardiaque, un diabète et une arthrose, a apporté sa boîte de médicaments à son rendez-vous. Il y avait 14 comprimés différents. En une heure, avec son médecin et son pharmacien, ils ont supprimé 4 traitements inutiles, réduit 2 doses, et remplacé un autre par une alternative plus sûre. Il a perdu 5 comprimés par jour - et gagné en énergie, en clarté mentale, et en sécurité.
Le rôle de l’équipe soignante : vous n’êtes pas seul
Personne ne peut gérer une polypharmacie seul. Ce n’est pas une question de compétence individuelle - c’est une question de coordination. Le médecin traitant, le pharmacien, l’infirmier, le cardiologue, le diabétologue - tous doivent parler entre eux. Les transferts de soins, comme un séjour à l’hôpital ou un changement de résidence, sont des moments à haut risque. Un patient peut rentrer chez lui avec 10 nouveaux médicaments, sans que son médecin de base le sache.
La réconciliation médicamenteuse est la solution. C’est le processus où, à chaque changement de lieu de soins, l’équipe vérifie : quels médicaments le patient prenait avant ? Quels sont ceux qui ont été ajoutés ou supprimés ? Pourquoi ? Et est-ce que tout est bien compris ? Cette vérification écrite et validée avec le patient réduit les erreurs de 30 %.
Les pharmacies et les centres de santé qui utilisent des systèmes numériques partagés (où les ordonnances, les allergies et les interactions sont visibles par tous les professionnels) ont des taux d’effets indésirables 40 % plus bas.
Comment parler à votre médecin sans vous sentir ignoré
Beaucoup de patients hésitent à demander : « Est-ce que je dois vraiment prendre tout ça ? » Ils craignent d’être jugés, ou de paraître difficiles. Mais la vérité, c’est que les médecins veulent que vous posiez ces questions. La meilleure approche est simple :
- « Je voudrais comprendre pourquoi je prends chaque médicament. »
- « Y a-t-il un traitement qui pourrait remplacer celui-là avec moins d’effets secondaires ? »
- « Est-ce que je pourrais arrêter un jour ce médicament ? »
- « Quels symptômes devrais-je surveiller pour savoir s’il ne me convient plus ? »
Un patient qui pose ces questions ne dérange pas - il rend les soins meilleurs. Les médecins qui travaillent avec des patients impliqués ont des résultats cliniques plus stables, moins d’hospitalisations, et moins de prescriptions inutiles.
Quand et comment demander une revue complète de vos traitements
Il n’y a pas besoin d’attendre un problème pour agir. Planifiez une revue annuelle de vos médicaments. Vous pouvez la demander lors d’un rendez-vous de bilan de santé. Voici ce qu’il faut préparer :
- La liste complète de tout ce que vous prenez (y compris les suppléments).
- Un carnet de bord : avez-vous eu des étourdissements, une fatigue inhabituelle, des troubles digestifs, ou des changements d’humeur depuis la dernière prise ?
- Une question claire : « Quels médicaments pourraient être arrêtés ou réduits ? »
La revue ne doit pas être une simple vérification - c’est une discussion active. Le but : réduire le risque, améliorer la qualité de vie, et retrouver du contrôle sur son corps.
Le message final : moins de médicaments, plus de vie
Prendre moins de médicaments ne signifie pas négliger sa santé. Cela signifie prendre seulement ce qui est vraiment nécessaire. La polypharmacie n’est pas une fatalité. Elle est le produit d’un système fragmenté, de prescriptions répétées sans révision, et de l’idée fausse que plus de médicaments = mieux.
La bonne nouvelle, c’est que vous avez le pouvoir de changer ça. En gardant une liste claire, en parlant avec votre pharmacien, en posant les bonnes questions à votre médecin, et en refusant d’accepter un traitement sans en comprendre l’objectif - vous réduisez les risques, vous gagnez en liberté, et vous retrouvez un vrai contrôle sur votre santé.
Chaque comprimé que vous arrêtez en toute sécurité, c’est une dose de vie en plus.
Qu’est-ce que la polypharmacie exactement ?
La polypharmacie désigne la prise simultanée de cinq médicaments ou plus par jour. Ce n’est pas le nombre en lui-même qui est problématique, mais le fait que certains de ces médicaments soient inutiles, dangereux, ou en interaction. La polypharmacie appropriée signifie que chaque médicament a un but clair, est bien toléré, et améliore la santé. La polypharmacie inappropriée, elle, augmente les risques sans bénéfice réel.
Les suppléments alimentaires peuvent-ils causer des interactions ?
Oui, absolument. Des produits comme l’huile de poisson, le ginseng, la mélatonine, ou l’ail peuvent interagir avec les anticoagulants, les antidépresseurs, ou les traitements contre l’hypertension. Beaucoup de patients pensent que « naturel » signifie « sans risque », mais ce n’est pas vrai. Toute substance active peut avoir un effet sur le corps - même si elle est vendue sans ordonnance.
Puis-je arrêter un médicament par moi-même si je n’ai plus de symptômes ?
Non. Certains médicaments, comme les bêtabloquants, les antidépresseurs ou les corticoïdes, doivent être arrêtés progressivement. Un arrêt brutal peut provoquer des effets de rebond dangereux : augmentation de la pression artérielle, crises d’anxiété, ou rechute de la maladie. Toujours consulter un professionnel avant de modifier votre traitement.
Comment savoir si un médicament est encore utile ?
Posez-vous ces questions : ce médicament me fait-il vraiment mieux vivre ? Est-ce qu’il a été prescrit pour un problème qui a changé ou disparu ? Est-ce qu’il provoque des effets secondaires gênants ? Si vous ne savez pas pourquoi vous le prenez, ou si vous n’avez pas remarqué d’amélioration, il est temps d’en discuter avec votre médecin.
Pourquoi est-il important d’utiliser une seule pharmacie ?
Une seule pharmacie permet au pharmacien de voir l’ensemble de vos traitements en un seul endroit. Il peut détecter les doublons, les interactions, et les médicaments inappropriés. Il peut aussi vous alerter si un nouveau médicament risque de poser problème avec ce que vous prenez déjà. C’est une protection active que vous n’avez pas si vous changez de pharmacie à chaque fois.
La déprescription est-elle vraiment efficace ?
Oui. Des études montrent que lorsqu’une revue médicamenteuse est faite avec le patient, entre 30 et 40 % des traitements peuvent être arrêtés sans risque. Et dans la plupart des cas, les patients se sentent mieux : moins de fatigue, moins de vertiges, moins de nausées. L’objectif n’est pas de réduire le nombre de comprimés - c’est de garder seulement ce qui compte pour votre santé et votre bien-être.
Si vous prenez plusieurs médicaments, ne laissez pas la complexité vous écraser. Prenez le temps de comprendre, de discuter, et de réorganiser. Votre santé ne se mesure pas au nombre de comprimés - mais à la qualité de vos jours.
Guillaume Franssen
Franchement j’ai lu cet article en 10 min et j’ai envie de jeter toutes mes pilules… mais j’ai peur de mourir en 2 jours 😅 Mon père prend 12 trucs, dont 3 qu’il a oublié pourquoi il les prend. J’ai commencé à lui faire une liste. Il m’a dit ‘tu vois, t’es plus malin que le médecin’. Je l’ai pris comme un compliment.
décembre 20, 2025 AT 16:53Élaine Bégin
OH MON DIEU J’AI VU CET ARTICLE ET J’AI IMMÉDIATEMENT VÉRIFIÉ MA BOÎTE À PILULES. J’ÉTAIS EN TRAIN DE PRENDRE DU GINSENG AVEC MON ANTICOAGULANT. MERCI. JE SUIS EN TRAIN D’APPELER MON PHARMACIEN. JE VENais D’ACHETER UN NOUVEAU BOCAL DE MÉLATONINE. JE VENais DE LIRE QUE C’ÉTAIT ‘NATUREL’. JE SUIS UNE IDIOTE. J’AI PEUR.
décembre 22, 2025 AT 10:14Chantal Mees
La déprescription constitue un enjeu majeur de santé publique, particulièrement dans les populations âgées, où la fragmentation des soins engendre des prescriptions cumulatives non coordonnées. Il est impératif que les professionnels de santé adoptent une approche systémique, fondée sur des outils validés tels que le critère de Beers, et que les patients soient activement impliqués dans le processus décisionnel. La communication interprofessionnelle demeure le pilier essentiel de la sécurité médicamenteuse.
décembre 23, 2025 AT 02:03Anne Ramos
Je suis infirmière depuis 25 ans… et je peux vous dire que chaque fois qu’un patient apporte sa boîte de médicaments, c’est une révélation. On trouve des pilules de 2018, des comprimés qui n’existent plus, des doublons, des traitements arrêtés depuis un an… et personne ne le sait. La seule chose qui change vraiment, c’est quand le patient vient avec tout ça dans un sac. Alors oui, la liste. Oui, la pharmacie unique. Oui, les questions. C’est pas compliqué. C’est juste… humain.
décembre 24, 2025 AT 06:57Elise Alber
La cascade de prescription est un phénomène bien documenté dans la littérature médicale. L’effet de rétroaction iatrogène, notamment dans les cas de traitement symptomatique sans réévaluation pathophysiologique, entraîne une surmédicalisation chronique. Les IPP, par exemple, sont prescrits en réponse à une gastrite induite par un diurétique, alors qu’un ajustement posologique ou un changement de classe thérapeutique aurait été plus pertinent. L’absence de réconciliation médicamenteuse systématique constitue un défaut structurel du système.
décembre 25, 2025 AT 20:16james albery
Les études citées ici sont faibles. 30-40% de déprescription sans conséquence ? Sur quel échantillon ? Quel suivi ? Quelle définition de ‘sans conséquence’ ? Et pourquoi ne pas mentionner les risques de rechute après arrêt des bêtabloquants ? Ce genre d’article est dangereux : il donne aux patients l’illusion qu’ils peuvent décider seuls. Ce n’est pas une question de volonté, c’est une question de biologie.
décembre 27, 2025 AT 02:29Adrien Crouzet
Je suis diabétique. J’ai pris 7 médicaments pendant 5 ans. J’ai demandé une revue. On a arrêté 2 anti-inflammatoires, un somnifère, et réduit la dose d’un antihypertenseur. J’ai dormi mieux. J’ai moins mal aux jambes. Je n’ai pas eu d’effet de rebond. J’ai juste… respiré mieux. C’était pas magique. C’était juste… logique.
décembre 27, 2025 AT 16:34Suzanne Brouillette
Je viens de montrer cet article à ma mère de 78 ans. Elle a pleuré. Elle a dit : ‘je pensais que c’était normal d’être fatigué à mon âge’. Elle a pris sa liste. On va à la pharmacie demain. 💙 On peut tous faire ça. Pas besoin d’être un expert. Juste un peu courageux.
décembre 28, 2025 AT 10:13Jérémy Dabel
attends j’ai un truc à dire… j’ai un cousin qui a arrêté son anti-dépresseur tout seul parce qu’il lisait un article comme ça… et il a eu des crises de panique pendant 3 semaines… je suis pas contre la déprescription mais faut pas dire que c’est facile… c’est pas un truc de ‘je vais jeter mes pilules’… c’est un processus… avec un pro… s’il vous plaît…
décembre 29, 2025 AT 09:03