Les pénuries de médicaments injectables ne sont plus une alerte ponctuelle : elles sont devenues une crise structurelle qui touche en premier lieu les pharmacies d’hôpital. En juillet 2025, plus de 226 médicaments étaient encore en pénurie aux États-Unis - un chiffre en baisse par rapport à 270 en avril, mais toujours bien au-dessus des niveaux considérés comme gérables. Ce qui rend cette situation critique, c’est que les médicaments concernés sont souvent vitaux : anesthésiques, chimiothérapies, solutions de perfusion, médicaments cardiaques. Et ce sont les hôpitaux qui en paient le prix fort.
Les injectables, la cible privilégiée des pénuries
Près de 60 % des médicaments en pénurie sont des produits injectables. Pourquoi ? Parce qu’ils sont compliqués à fabriquer. Contrairement aux comprimés, les injections stériles doivent être produites dans des environnements ultra-propres, sans aucune contamination. Un seul défaut de qualité - une particule, une bactérie, une erreur de concentration - peut faire planter une ligne entière de production. Et quand ça arrive, la réparation prend des mois. En moyenne, une pénurie d’injectable dure 4,6 ans. Pour les comprimés, c’est 3 ans. La différence est énorme.
Le problème vient aussi du prix. Les génériques injectables sont vendus à des marges de 3 à 5 %. À peine de quoi couvrir les coûts de production. Les fabricants n’ont donc aucun intérêt à investir dans des lignes de production robustes, à garder des stocks de sécurité, ou à diversifier leurs fournisseurs. Quand un fournisseur de matières premières en Chine ou en Inde rencontre un problème - une panne, un contrôle de l’FDA, une inondation - tout s’effondre. Et il n’y a pas de plan B.
Les hôpitaux, les premières victimes
Les pharmacies communautaires gèrent les pénuries avec des alternatives orales ou des délais. Les hôpitaux, eux, n’ont pas ce luxe. Un patient en soins intensifs ne peut pas attendre une semaine pour recevoir son médicament. 35 à 40 % de l’inventaire des pharmacies hospitalières est affecté par des pénuries - contre 15 à 20 % pour les pharmacies de quartier. Et 60 à 65 % de ces pénuries concernent des injectables.
Les conséquences sont concrètes. Des chirurgies sont annulées parce qu’il n’y a plus d’anesthésiques. Des chimiothérapies sont retardées parce que le cisplatine est introuvable. Des patients déshydratés reçoivent des liquides par la bouche parce qu’il n’y a plus de sérum physiologique en stock. À l’hôpital Massachusetts General, 37 interventions ont été reportées en seulement trois mois en 2025 à cause de la pénurie d’anesthésiques. Les infirmières et les pharmaciens doivent prendre des décisions impossibles : qui reçoit le dernier flacon ? Qui doit attendre ?
Les médicaments les plus touchés
Les catégories les plus touchées ne sont pas des médicaments de luxe : ce sont les fondamentaux de la médecine d’urgence et de la chirurgie.
- Anesthésiques : 87 % en pénurie
- Chimiothérapies : 76 % en pénurie
- Médicaments cardiaques injectables : 68 % en pénurie
- Sérum physiologique et chlorure de potassium : pénuries récurrentes depuis 2023
Le sérum physiologique, un produit simple et bon marché, est devenu un symbole de cette crise. Il est utilisé dans 90 % des hospitalisations. Mais 80 % de ses matières premières viennent d’Asie. Quand un ouragan ou une grève bloque un port, les hôpitaux sont les premiers à manquer de ce liquide essentiel. Un pharmacien sur Reddit a écrit : « Trois semaines sans sérum physiologique. On a dû forcer les patients post-opératoires à boire plus. Jamais pensé que je verrais ça. »
Les causes profondes : un système brisé
La pénurie n’est pas un accident. C’est le résultat de décisions prises il y a des années.
Les fabricants de génériques ont été poussés à réduire leurs coûts. Les hôpitaux, eux, ont négocié des prix toujours plus bas. Résultat : les entreprises qui produisent des injectables vivent à la limite. Un seul problème de qualité, et elles ferment la ligne. L’FDA a constaté que 55 % des pénuries sont causées par des défauts de fabrication - pas par manque de demande, mais par manque de capacité à maintenir la qualité.
Et la concentration du marché rend tout plus fragile. Trois entreprises contrôlent 65 % de la production de chlorure de sodium et de potassium. Si l’une d’elles tombe en panne, c’est toute la chaîne qui s’effondre. En 2023, une tornade a détruit une usine de Pfizer en Caroline du Nord. Quinze médicaments essentiels ont disparu du marché pendant des mois.
Les lois récentes, comme la loi de 2023 qui oblige les fabricants à signaler plus tôt les pénuries, n’ont eu qu’un impact minime. La durée des pénuries n’a baissé que de 7 %. Les technologies comme la fabrication continue - qui permettrait de produire plus vite et avec moins d’erreurs - ne sont utilisées que par 12 % des fabricants.
Comment les hôpitaux réagissent (et pourquoi ce n’est pas suffisant)
Les pharmacies hospitalières ne restent pas les bras croisés. 76 % ont créé des comités dédiés aux pénuries. Ils essaient de stocker des alternatives, de changer les protocoles, de négocier avec de nouveaux fournisseurs. Mais c’est du bricolage.
Un pharmacien passe en moyenne 11,7 heures par semaine à chercher des solutions. C’est du temps volé aux patients. 68 % des pharmaciens ont déjà dû choisir entre deux patients pour leur donner le dernier flacon disponible. 42 % ont dû utiliser des médicaments moins efficaces, sachant qu’ils risquent de nuire à la santé du patient.
Les protocoles de substitution existent, mais seulement 45 % des hôpitaux les ont documentés et mis à jour. Les autres s’en sortent avec des listes imprimées, des emails, des appels téléphoniques. C’est dangereux. Une erreur de dose, un médicament mal substitué - et un patient peut mourir.
Et maintenant ?
Le gouvernement américain a annoncé en 2024 un investissement de 1,2 milliard de dollars pour relancer la production locale de médicaments. C’est bien. Mais les experts estiment qu’il faudra 3 à 5 ans avant que cela change quelque chose. En attendant, les hôpitaux continuent de gérer la crise avec des moyens limités.
Les solutions existent : encourager la diversification des fournisseurs, imposer des marges minimales pour les injectables essentiels, rendre la fabrication continue obligatoire, créer des stocks nationaux stratégiques. Mais personne ne veut payer le prix. Les fabricants ne veulent pas investir. Les hôpitaux ne veulent pas payer plus. Les assureurs refusent d’augmenter les tarifs.
Le résultat ? Une crise qui ne fait que s’aggraver. 68 % des directeurs de pharmacies hospitalières pensent que les pénuries vont continuer ou empirer jusqu’en 2026. Les patients les plus vulnérables - les personnes âgées, les malades chroniques, les enfants - sont les premiers à en souffrir. Et il n’y a pas de plan de secours.
La prochaine pénurie ne viendra pas d’un accident. Elle viendra d’un système qui a choisi de faire des économies sur le dos des patients.
Pourquoi les médicaments injectables sont-ils plus souvent en pénurie que les comprimés ?
Les médicaments injectables nécessitent des conditions de fabrication extrêmement strictes : environnements stériles, contrôle rigoureux de la pureté, processus complexes. Un seul défaut peut entraîner le rejet d’une série entière. De plus, ils sont souvent des génériques à faible marge, ce qui décourage les fabricants d’investir dans des lignes de production fiables. En comparaison, les comprimés sont plus simples à produire, plus faciles à stocker, et les fabricants peuvent plus facilement ajuster la production.
Quels sont les médicaments injectables les plus critiques en pénurie ?
Les plus touchés sont les anesthésiques (87 % en pénurie), les chimiothérapies comme le cisplatine (76 %), et les solutions de perfusion comme le sérum physiologique et le chlorure de potassium. Ces médicaments sont indispensables pour les soins d’urgence, la chirurgie et le traitement du cancer. Leur absence met directement la vie des patients en danger.
Pourquoi les hôpitaux sont-ils plus touchés que les pharmacies de quartier ?
Les pharmacies communautaires peuvent souvent remplacer un injectable par un comprimé ou reporter un traitement. Les hôpitaux, eux, traitent des patients en état critique qui dépendent de médicaments injectables pour survivre. Ils ne peuvent pas attendre. De plus, 35 à 40 % de leur inventaire est affecté par des pénuries, contre 15 à 20 % pour les pharmacies de détail. Les injectables représentent 60 à 65 % de ces pénuries, ce qui amplifie l’impact.
Les lois récentes ont-elles résolu le problème ?
Non. La loi de 2023 oblige les fabricants à signaler plus tôt les pénuries, mais elle n’a réduit la durée des pénuries que de 7 %. L’FDA n’a pas le pouvoir de forcer les entreprises à produire plus ou à diversifier leurs sources. Les investissements du gouvernement (1,2 milliard de dollars) prendront 3 à 5 ans pour porter leurs fruits. En attendant, le système reste fragile et dépendant de la production asiatique.
Quelles solutions les hôpitaux mettent-ils en place pour faire face ?
Ils créent des comités de gestion des pénuries, établissent des listes d’alternatives thérapeutiques, centralisent les stocks, et négocient avec des fournisseurs alternatifs. Certains utilisent des protocoles de rationnement. Mais ces solutions sont coûteuses en temps et en ressources. En moyenne, un pharmacien passe plus de 11 heures par semaine à gérer les pénuries - du temps qui ne serait pas consacré aux patients si tout fonctionnait normalement.
Caroline Vignal
On arrête de jouer aux petits malins avec la santé des gens. On a besoin de stocks nationaux, de marges minimums, et de production locale. Point. Fin de la discussion.
décembre 28, 2025 AT 17:00Cassandra Hans
Je suis désolée, mais cette crise n’est pas une surprise… On a délocalisé tout ce qui était rentable, puis on s’étonne que les systèmes s’effondrent quand un ouragan frappe une usine en Inde. Le capitalisme à court terme, c’est une bombe à retardement… et on vient de l’activer.
décembre 29, 2025 AT 20:33olivier nzombo
Les pharmaciens qui doivent choisir qui vit et qui meurt… 😭 C’est pas de la médecine, c’est du jeu de la vie ou de la mort. Et on appelle ça un système de santé ?! Je pleure chaque fois que je lis ça…
décembre 30, 2025 AT 02:40Raissa P
On a transformé la vie en ligne de production. Les patients, ce ne sont plus des êtres humains, ce sont des coûts à optimiser. Et voilà où ça nous mène : des infirmières en larmes, des chirurgies annulées, et des politiques qui font des discours…
décembre 31, 2025 AT 23:41James Richmond
Les gens veulent des médicaments à 1 euro, mais ils veulent aussi que tout soit parfait. C’est pas possible. On récolte ce qu’on a semé.
janvier 1, 2026 AT 04:31theresa nathalie
les gens se plaignent mais ils achètent encore les génériques les moins chers… c’est de leur faute aussi non ?
janvier 2, 2026 AT 10:57Pauline Schaupp
La solution ne réside pas dans des mesures ponctuelles, mais dans une refonte systémique du modèle économique de la production pharmaceutique. Il faut rétablir la logique de la santé publique au centre de la chaîne de valeur, et non la logique du profit maximum. Cela implique des régulations strictes, des incitations fiscales pour la production locale, et une reconnaissance officielle des injectables essentiels comme biens communs. Sans cela, nous continuerons à réparer les dégâts, sans jamais traiter la cause.
janvier 4, 2026 AT 05:00Nicolas Mayer-Rossignol
Oh wow, un article qui dénonce le capitalisme… Qui l’aurait cru ?! Et vous vous étonnez que les entreprises ne veulent pas produire à perte ?! Peut-être qu’au lieu de blâmer les pharmaciens, il faudrait arrêter de leur demander de faire des miracles avec des budgets de 1998 ?
janvier 4, 2026 AT 13:51Bram VAN DEURZEN
Il est intéressant de noter que la structure de la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique mondiale, caractérisée par une concentration oligopolistique et une externalisation systématique des coûts de qualité, constitue un cas d’étude classique en économie de la santé. La pénurie n’est pas un accident, mais un équilibre de Nash instable, où chaque acteur maximise son utilité individuelle au détriment du bien collectif. L’absence de mécanismes de coordination efficaces - notamment en matière de prévision de la demande et de résilience logistique - rend le système intrinsèquement fragile. La solution réside dans la mise en place d’un système de governance multi-niveaux, intégrant des incitations non-purement marchandes pour les producteurs de génériques critiques.
janvier 4, 2026 AT 22:26Rémy Raes
Mon père est mort en 2021 parce qu’ils avaient pas de sérum physiologique. J’ai vu l’infirmière pleurer en me disant qu’elle avait pas le choix. On parle de chiffres, mais derrière chaque nombre, y’a quelqu’un qui a perdu un être cher. On peut pas juste dire "c’est la faute des Chinois"…
janvier 6, 2026 AT 07:24Sandrine Hennequin
Je travaille dans un hôpital en région. On a dû utiliser du sérum de table pour les perfusions… pas de blague. Les patients étaient malades, on avait peur. On a fait avec. Mais ça ne devrait pas être normal. Il faut qu’on change quelque chose. Pas demain. Maintenant.
janvier 6, 2026 AT 18:01Jean-Pierre Buttet
La vraie question n’est pas pourquoi les pénuries existent, mais pourquoi on continue de croire que la santé peut être gérée comme une entreprise de snacks. Le profit n’est pas un principe moral. Et pourtant, c’est le seul critère qui guide nos décisions. On a oublié que la vie n’est pas une ligne de production. On a oublié que les gens ne sont pas des chiffres. Et maintenant, on s’étonne que tout s’effondre.
janvier 8, 2026 AT 17:38Thomas Halbeisen
On a attendu que les hôpitaux soient au bord du gouffre pour dire "c’est grave"… mais on a jamais voulu payer pour que ça ne se produise pas. On préfère les dégâts collatéraux. C’est pas une crise. C’est une politique délibérée. Et vous, vous continuez d’acheter vos génériques à 0,50€. Vous êtes les premiers responsables.
janvier 9, 2026 AT 22:22Chantal Mees
Je suis infirmière depuis 28 ans. J’ai vu des pénuries avant. Mais jamais à ce niveau. Ce n’est pas une question de logistique. C’est une question de dignité humaine. Quand un patient meurt parce qu’on n’a pas eu le bon flacon… ce n’est pas un accident. C’est une faute collective. Et nous, ceux qui sommes sur le terrain, on ne peut plus rester silencieux.
janvier 10, 2026 AT 22:53